Alors que les cèpes, oronges et girolles garnissent les
assiettes des Européens depuis des siècles, au Québec, il y a quelques années encore,
la plupart des consommateurs de champignons sauvages étaient des immigrants. Ils avaient
appris à reconnaître et consommer certaines espèces dans leur pays d'origine, et
retrouvaient ici d'immenses forêts regorgeant de trésors négligés...
Aujourd'hui, de plus en plus de Nord-Américains
s'intéressent aux champignons sauvages. La nature et l'écologie sont à la mode ; les
parcs et les forêts sont de plus en plus visités. Au détour d'un sentier, les adeptes
de grand air vont découvrir un oiseau rare, une fleur colorée ou... un délicieux
champignon !

Identification : une personne compétente doit guider votre
fourchette
Tout ce qui pousse ne se mange pas. Et ce n'est pas parce qu'un beau
champignon rouge fait les délices d'un écureuil qu'il est sans danger pour votre
estomac. Un bon nombre d'espèces nourrissent les animaux sauvages mais peuvent
empoisonner les gourmands que nous sommes. On a longtemps cru qu'une pièce d'argent
noircit au contact d'une espèce dangereuse, ou que tout champignon poussant sur un arbre
est comestible, mais ce ne sont que des superstitions dangereuses. On ne peut pas non plus
se fier à l'odeur ou au goût : certains champignons dangereux sont délicieux, par
contre, d'autres à l'odeur désagréable sont parfaitement comestibles. Il faut donc
être prudent.
La meilleure méthode pour déterminer si un champignon est
comestible ou non est l'identification de l'espèce par un spécialiste. Si vous faites
une cueillette destinée à la table, ne prenez pas de risques inutiles. Faites vérifier
vos spécimens. Heureusement, les cercles de mycologues établis dans certaines villes
réunissent des personnes qualifiées qui peuvent confirmer
des identifications.
De plus, ce n'est pas parce qu'il est sauvage (ou gratuit
!) qu'un champignon comestible mérite d'être consommé. La règle de base devrait être
la suivante : achèteriez-vous un tel spécimen à l'épicerie ? Tous les champignons
véreux, ramollis ou décolorés devraient rester là où ils sont, et assurer la
reproduction de l'espèce. Non seulement leur saveur peut être décevante, mais ils
peuvent aussi porter des moisissures ou des bactéries qui les rendent impropres à la
consommation. Vous risqueriez non seulement de goûter un mauvais plat, mais aussi de mal
le digérer.

Attention pollution !
L'endroit où vous faites votre récolte est un
autre facteur à considérer lorsqu'il s'agit de consommation. Une espèce réputée
comestible peut vous jouer de mauvais tours si elle provient d'un site pollué. Les
champignons ont la particularité de concentrer des substances nocives, le plomb par
exemple. Évitez donc les spécimens trouvés au bord d'une route passante, sur les
pelouses traitées à lherbicide ou sur le terre-plein d'une autoroute. Dès votre
retour à la maison, inspectez votre récolte. Vérifiez bien (encore une fois)
l'identité de chacun de vos champignons, et mettez de côté un spécimen-témoin de
chaque espèce. Ainsi, si jamais des problèmes digestifs survenaient, vous auriez sous la
main une preuve de ce que vous avez consommé.

Au retour de la cueillette : préparer ses champignons
Le nettoyage de votre récolte doit se faire
minutieusement, en utilisant le moins d'eau possible. Un pinceau ou une brosse à
champignons fait très bien l'affaire. Ne faites pas tremper vos spécimens, ils se
gorgeraient d'eau et ramolliraient inutilement. S'ils sont vraiment très sales, un linge
mouillé vous permettra de nettoyer la surface du chapeau et du pied ; quant aux lamelles
ou aux tubes, mieux vaudra alors les éliminer. Certains bolets visqueux sont considérés
comme comestibles. Il faut tout de même savoir que la pellicule qui recouvre leur chapeau
est responsable de dérangements gastriques très désagréables. Si vous décidez d'en
manger, pelez-les.
Éliminez au couteau les parties flétries et vérifiez en même
temps que vos trésors sont exempts d'insectes. N'hésitez pas à jeter les champignons
farcis de tunnels ; les larves qui les ont creusés semblent peut-être avoir disparu,
mais dites-vous bien qu'il reste encore des ufs à éclore. Ceci dit, ces « corps
étrangers » ne sont pas dangereux, et si le cur vous en dit, cela pourrait
augmenter votre ration de protéines ! Si vous n'utilisez pas immédiatement vos
champignons, rangez-les au réfrigérateur dans un sac de papier propre.

Conserver
ses champignons : le séchage
Une cueillette abondante devrait vous permettre non
seulement d'agrémenter votre prochain repas, mais aussi d'enrichir votre garde-manger.
Vos récoltes pourront en effet être séchées, marinées, salées, congelées ou
conservées dans l'huile. La plupart des champignons gagnent à être dégustés le jour
même de leur cueillette. Mais certains échappent à cette règle : les morilles, par
exemple, excellentes lorsqu'elles sont apprêtées fraîches, sont divines lorsqu'elles
ont d'abord été séchées.
Le séchage est sans doute le plus vieux et le plus simple
des modes de conservation. Bien séchés, les champignons se gardent durant des années,
sans rien perdre de leur arôme en vieillissant. Si vous possédez un ventilateur de
table, vous avez ce qu'il vous faut pour sécher des champignons. La plupart des espèces
doivent être coupées en tranches minces. On étale ces morceaux sur une grille ou une
moustiquaire propre et on installe le tout devant le ventilateur durant toute une nuit. Le
séchage est terminé lorsque les tranches sont cassantes. Vos champignons auront alors
perdu 90 % de leur poids initial.
Dernière étape avant la mise en pot : étalez les
champignons sur une tôle à biscuits et réchauffez-les quelques minutes au four.
Attention de ne pas les cuire ! Il s'agit seulement d'éliminer toute trace d'humidité.
Chauffez le four au minimum en laissant la porte ouverte. Des pots de verre hermétiques
pourront protéger indéfiniment vos champignons séchés. Assurez-vous que les
récipients sont propres, inodores et surtout parfaitement secs ; il ne faudrait pas qu'un
reste d'humidité au fond du pot détruisent tous vos efforts ! On peut tout aussi bien
utiliser des sacs de plastique à fermeture étanche, de type « Ziploc ». Identifiez vos
contenants en indiquant le nom du champignon, la date et l'endroit de la récolte. Vous
pouvez finalement ranger vos pots au fond d'une armoire, mais pourquoi ne pas les laisser
décorer une étagère ?

Fabriquer un séchoir
Si le séchage des champignons devient pour
vous une entreprise sérieuse, vous pouvez vous munir d'un séchoir. Cet appareil est
disponible sur le marché, mais il est relativement simple de le fabriquer soi-même. Il
suffit d'installer un petit ventilateur dans le fond d'une boîte de carton, de fixer une
ampoule ordinaire (60 watts) et de placer des grilles à différentes hauteurs. La boîte
doit être percée à plusieurs endroits de façon à assurer une bonne circulation de
l'air. Vos premiers essais devront être surveillés de près : il ne faut pas que les
champignons cuisent, ou que le séchoir prenne feu ! Si vous êtes bricoleur,
inspirez-vous du séchoir construit par Yves Garneau pour vous en
fabriquer un..

Consommer ses
champignons séchés
Lorsque viendra le moment d'utiliser vos
champignons séchés, il faudra d'abord les réhydrater. Vous pouvez pour cela utiliser de
l'eau tiède, mais si vous destinez les champignons à une sauce, ils seront bien plus
savoureux s'ils reprennent leur consistance dans un bouillon. Laissez-les tremper une
trentaine de minutes et ne jetez surtout pas le liquide résiduel, car vous pourrez
l'utiliser pour aromatiser soupes ou sauces, après l'avoir filtré. Une portion
raisonnable devrait peser entre 100 et 150 grammes de champignons (pesés frais avant
cuisson).
Les champignons ne sont pas des légumes, et vous pourriez
y être allergique. Évitez aussi de mélanger deux ou plusieurs espèces au cours d'un
même repas. Dans un cas d'indigestion, vous ne sauriez pas identifier le coupable. Chaque
espèce de champignons a son goût particulier. Il y a autant de différence entre une
chanterelle et un cèpe qu'entre une pomme et une pêche. Vous trouverez dans des livres
de recettes spécialisés des façons d'apprêter chaque espèce selon ses
caractéristiques propres.
Mais pour bien connaître le goût particulier d'une
espèce nouvelle, l'idéal est de la préparer le plus simplement possible. Les
champignons sont constitués à 90 % d'eau. De façon à concentrer leur saveur, il faut
leur faire rendre cette eau en les faisant sauter à feu moyen, sans aucune matière
grasse, dans une poêle anti-adhésive. Lorsque toute l'eau s'est évaporée, on peut
ajouter un filet d'huile ou une noisette de beurre, quelques herbes ciselées et un
soupçon d'ail. Rien de trop insistant, car vous masqueriez la saveur délicate du
champignon. D'un essai à l'autre, vous multiplierez les expériences et les découvertes
gustatives.
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© Ce texte a été publié originalement dans la revue Quatre-Temps
(la revue des Amis du Jardin Botanique de Montréal), vol. 17, nº 3, automne 1993. Il
a été adapté pour affichage sur le site Web du CMM. Lauteur, Louise
Rocheleau, est membre du Cercle des mycologues de Montréal.